Studio Shéhérazade

Sur les terrasses, on ne demeure jamais. On y étend le linge, on y fait sécher les tapis, on y tue deux à trois fois par an le mouton pour les fêtes, mais on ne s’attarde pas. On pourrait, lors des grandes chaleurs, y goûter l’étalement des premières ombres, s’installer pour la nuit, égrener au luth d’anciennes complaintes, observer les étoiles. Non, sur les terrasses, on ne fait que passer. Pourtant, ce matin, accoudée au rebord du toit, Hayat y prend ses aises. Elle observe dans l’aube qui vient, les bleus mêlés de la mer et du ciel se séparer peu-à-peu.  

Hier soir, le mari a fait une scène terrible. De rage, il a jeté le coffret marqueté de nacre sur le sol. Il a dit : désormais, tu ne sortiras plus. Puis, sans ajouter un mot, il est parti se coucher. La colère a agi sur lui comme un somnifère : il s’est endormi aussitôt. Jusqu’à présent, il ne disait rien pourvu que Hayat rentre avant la nuit. Seule la belle-mère protestait : il ne convient pas à une épouse de sortir sans son mari. Elle répétait sans cesse : si je n’étais pas là, cette maison ne serait pas tenue.  

L’humidité ambiante donne au mari des migraines terribles qui le tiennent allongé de longues heures dans le noir. Il craint la pluie, mais aussi le soleil, ne s’y expose jamais. Il a de nombreuses craintes, la crainte de Dieu étant la plus forte et les résumant toutes. C’est pourquoi les sorties en famille sont rares, sans fantaisie : quelques courses dans le quartier, jamais plus loin. La belle-mère, à la manœuvre, négocie le prix avec acharnement et fait rebrousser chemin à son fils et sa bru aussitôt l’achat fait. Pas de détours possibles : les cinémas, les cafés et la promenade du bord de mer, elle en a décidé ainsi, sont des lieux inconvenants.  

Alors, le marché hebdomadaire, les visites aux parents, l’entretien des tombes, tous les prétextes sont bons pour permettre à Hayat de rejoindre sa sœur. Elles n’ont pas de plus grand plaisir que celui de longer ensemble la route du bord de mer. D’un pas rapide, elles dégringolent les ruelles qui mènent jusqu’à la côte et que bordent des villas avec jardin où poussent les lauriers roses. Du haut des rochers, de très jeunes hommes exhibant muscles et torses cuivrés se jettent par jeu dans l’eau. Ils y disparaissent quelques secondes avant de ressurgir, victorieux et rieurs, dans un bouillon d’écume. C’est à celui qui exécutera le plongeon le plus spectaculaire. Stupéfaites, les jeunes femmes observent longuement ces demi-dieux faire de chaque rayon de soleil une prise de guerre. Mais dès que l’un d’entre eux leur adresse un salut appuyé, elles s’enfuient comme deux oiseaux légers.  

A chacune de leur sortie, elles se rendent chez le vieux photographe du studio Shéhérazade installé au premier étage d’un immeuble sans charme. C’est leur secret à elles deux. Elles s’y coiffent et s’y maquillent à la hâte, prennent des poses qu’elles croient être celles des actrices dont les yeux immenses et les bouches écarlates s’affichent en centre-ville. Elles ont appris, au fil de leurs visites, à ne pas craindre l’objectif, le fixent désormais sans honte. Elles sont étonnamment semblables, songe le photographe, toutefois quelques traits de leurs visages diffèrent, assez pour attribuer à l’une la joie et à l’autre la tristesse. Ces clichés, Hayat ne les montre à personne. Elle les range dans son coffret marqueté de nacre, cadeau de fiançailles.  

Hier soir, quand elle est rentrée de promenade, le coffret gisait sur le sol du salon, fendu sur toute sa longueur. Le mari est apparu, le visage fermé, tenant dans sa main une liasse de photographies qu’il a déchirées devant elle, une à une, très lentement. Et tandis que la colère jusqu’alors contenue crevait comme un orage, Hayat a pensé : il aurait pu en garder une pour lui, jamais plus il ne me verra aussi belle. Le mari a dit : tu ne sortiras plus. Elle a ajouté en silence pour elle-même : je ne bougerai plus, je ne dirai plus rien, je resterai là à attendre tout le jour dans cet appartement dont les fenêtres donnent sur un terrain vague où viennent pendant la nuit hurler les chiens errants. Le jugement de la belle-mère ne s’est pas fait attendre : seules les filles de bar osent faire ce genre de choses.  

Tandis que les lumières de la nuit s’éteignent pour laisser place au jour, Hayat s’étonne que, du haut de la terrasse, le monde qui est le sien lui paraisse si petit : elle pourrait, sans effort, en remplir ses mains jointes. Le mari dort encore ; au réveil, avant que les migraines ne le reprennent, il est toujours d’une excellente humeur. Elle préfère l’attendre là, sur la terrasse, en profitant de l’air du matin.  

Accourues aux fenêtres, les voisines s’interrogent, persiflent, prennent Dieu à témoin, mais Dieu, aujourd’hui, ne semble pas d’humeur à vouloir leur répondre. C’est qu’une odeur inhabituelle leur parvient aux narines, celle des lieux réservés aux hommes, celle de l’interdit. Elles n’en croient pas leurs yeux : Hayat tient à la main une cigarette et fume.

Nouvelle parue dans le n°9-10 de la Revue Patchwork