Je veux des ours blanc, des tempêtes de neige. Je veux la température des pôles, des gerçures, des crevasses. Je veux voir ce temps gris et pluvieux disparaître et les grands froids prendre le dessus sur tout. Rien de moins pour oublier Oman.
Depuis que j’ai repris ma place parmi eux, ils ne cessent de répéter (peut-être pour se réconforter d’une si longue absence) que je n’ai pas changé. Ils font mine de ne pas s’apercevoir de la cicatrice profonde qu’a laissé Oman en moi.
J’insiste sur un seul point : il faut suivre la leçon des vieux orientalistes qui, dans leur langue très sûre et très révérencieuse, disent « en Oman » et non « à Oman » comme si, dans cette coquetterie grammaticale, résidait encore un peu, s’il n’avait déjà complètement disparu, l’exotisme des lieux.
La moindre de leurs questions me désarme. Pour eux, Oman est tout au plus un timbre-poste collé maladroitement sur la mer d’Arabie. Mais je dis quelques mots à propos de ma vie là-bas et aussitôt ils ont l’impression que je les transporte dans des contrées lointaines aux couleurs étranges, bleus mêlés des fonds marins, verts pâles des oasis, plus souvent l’orange vif d’un soleil couchant.
Je pourrais coucher sur le papier mes souvenirs d’Oman. Mais, je ne suis ni Blaise Cendrars, ni Henry de Monfreid, encore moins Ibn Battûta. Je ne sais pas raconter des histoires. J’ai parcouru des chemins que d’autres ont déjà parcourus. Je n’ai rien découvert. Je n’ai sans doute rien vécu.
Paradoxalement, les voyageurs s’attardent peu sur le récit de leur retour alors que celui-ci constitue souvent, et de loin, l’épisode le plus aventureux et le plus incertain de leur voyage.
J’ai laissé s’échapper de mes mains une bouteille de parfum rapportée d’Oman qui s’est brisée sur le sol en multiples morceaux. Son odeur capiteuse et sucrée s’est immiscée partout. Il faudra du temps pour que le savon de Marseille et le dentifrice à la menthe, effluves légers comme des nuages, reprennent leurs droits.
J’ai perdu le hâle qu’imprimait sur ma peau le soleil d’Oman. Je peux de nouveau écarquiller les yeux, vivre sans chercher l’ombre. Mes habits d’explorateur sont définitivement devenus trop grands pour moi.
Je sais désormais que l’été, ici, n’existe pas. Il continue, inextinguible de brûler en Oman comme en un encensoir.
Je ne me suis jamais lassé du ciel incroyable d’Oman, d’un bleu éblouissant le jour, la nuit, tapis sombre brodé d’or. Je n’arrive pas à croire que c’est sous un ciel, bien plus terne et fragile, que se jouera le reste de ma vie.
Texte paru dans le n°3 de la revue Journal de mes Paysages en avril 2016