Les bars

Grâce à sa terrasse piquée de parasols et entourée d’une palissade, Le Jour et la Nuit offre aux passants un semblant de respectabilité. De jeunes hommes viennent y fumer d’énormes joints et des femmes pesamment fardées y attendent on ne sait trop quoi en sirotant des Coca Cola et en fouillant à intervalles réguliers dans leur sac à la recherche de leur téléphone ou d’une cigarette. Le personnel, arborant le costume noir et blanc des brasseries de luxe, persiste à maintenir un semblant de standing en affectant des manières empruntées parfaitement incongrues pour un tel endroit. En lisant le très vieux règlement intérieur accroché près du bar, on peut apprendre qu’autrefois Le Jour et la Nuit s’appelait L’Entonnoir, ce qui ne laisse présager rien de bon, même si, dans un cadre au-dessus de la porte, un Mohammed V semble adresser au visiteur un sourire en signe d’assentiment. 

Le Monocle compte, comme tous les endroits du même genre, son lot d’épaves tristes et de figures crépusculaires. La musique y est abominable : un chanteur ivre de sa propre voix, traîne derrière lui un bigband hagard, violon décati, synthétiseur hurlant, derbouka à hoquets. Peu importe : l’alcool ne manque jamais. Buvant bière sur bière, les clients attendent l’arrivée des filles moulées dans des robes de diva au rabais, belles prises luisantes sorties à peine des filets et qu’on dirait gavées d’air. S’employant à paraître détendues et heureuses d’être là, elles déploient tous les artifices qu’elles ont à leur disposition dans le seul but de se faire offrir un verre et de négocier les prestations de la nuit à venir. Plus les heures passent et plus, craignant de repartir seules, elles révisent leurs tarifs à la baisse. La concurrence est rude, le client difficile. Certaines filles, parmi les plus redoutables en affaires, en viennent parfois aux mains. Mais le verre brisé fait hausser les épaules du barman : depuis vingt ans qu’il officie ici, il en a vu d’autres. 

Pousser la porte de chez Madame Ali, c’est retourner bien cinquante ans en arrière : le bar a été conservé dans son jus, le formica est de rigueur, des tableaux de prairies et de montagnes suisses et des réclames pour vins cuits décorent les murs. Lorsque l’on frappe assez fort avec son verre vide sur le comptoir, un oiseau mécanique, installé près de la caisse, se met à chanter. Certains soirs, il chante sans discontinuer. Assise sur une chaise en bois qui menace de s’écrouler, Madame Ali veille sur ses clients en impassible bouddha. Elle fait taire les ivrognes d’un simple regard qui se passe de commentaires. Et lorsqu’un habitué évoque le temps d’avant, elle crache sur le sol : le passé est mort et bien mort. Inutile de préciser que quiconque s’aventure à traverser la rue pour aller boire une bière au bar d’en face ne peut espérer revenir un jour : Madame Ali ne pardonne pas aux traîtres. 

Texte paru dans le n°4 de la revue Journal de mes paysages en novembre 2016