« Je savais bien que ça finirait par arriver » : les prédictions catastrophiques de la mère se réalisent toujours. Pour atteindre son fils, elle se fraye avec peine un chemin parmi les cartons, si bien que Paul voit distinctement la gifle arriver jusqu’à lui et la reçoit comme une offrande. Il sent sa tête tourner comme tournait il y quelques secondes à peine la lourde sphère avant de vaciller et tomber. Il est tout rouge — dans ce grenier, règne en permanence une chaleur étouffante à cause des vasistas que personne ne songe jamais à ouvrir —, un peu plus rouge encore à l’endroit où la main l’a frappé.
« Tu es impossible », crie la mère, « combien de fois t’ai-je dit de ne pas venir jouer ici ». Chaque fois qu’il le peut, Paul grimpe l’escalier raide et étroit qui mène sous les combles, escalade les cartons et atteint, posée sur un guéridon instable, la mappemonde qui, depuis le retour du père de Châlons-sur-Saône, a supplanté tous les autres jouets. « Pourquoi tu ne joues pas avec tes camions, tes Lego, le robot qui parle et s’illumine ? » ne cessent de lui répéter ses parents — les adultes ont parfois de vaines et ridicules obsessions —, mais c’est ce jeu-là avec lequel il veut jouer et avec aucun autre. « Cette mappemonde appartenait à ton grand-père quand il était petit, je ne veux pas que tu y touches », a même précisé le père quand celle-ci a été installée au fond du grenier, laissant planer, dans le silence qui a suivi, la menace d’un possible retour de l’aïeul sous la forme d’un spectre pour en découdre avec quiconque toucherait à ses effets personnels. Mais pas plus cet argument que les autres n’ont dissuadé Paul : les enfants ont plus qu’on ne croit l’habitude de côtoyer les fantômes.
« Tu es impossible », répète la mère, assise à même le sol sur un tapis grenat rapporté lui aussi de Châlons-sur-Saône, tout comme le rocking-chair, la vieille machine à coudre, l’horloge faussement comtoise, des boîtes entières remplies de correspondance, du linge de maison, d’autres objets encore dont l’usage s’est définitivement perdu, de l’encombrant, du superflu, de l’inutile. « Ton père ne va pas tarder. Il sera furieux quand il apprendra que tu as fait tomber la mappemonde ». La colère du père est un orage toujours menaçant dont il appartient à la mère de savoir quand il doit crever et derrière lequel, selon l’avis de Paul, elle se cache trop souvent. Il profite de ce que, la tête entre les mains comme prise d’une grande douleur, elle ne se préoccupe plus de lui pour remettre la mappemonde à sa place et la faire tourner de nouveau. Il ne se lasse pas de voir la mosaïque colorée des continents se faire engloutir par les vastes étendues bleu pâle. Le Pérou passe furtivement avant de disparaître. Un. Deux. Trois. Quatre. Revoilà le Pérou. Quatre secondes seulement suffisent pour faire le tour du monde.
Paul aime arrêter brusquement cette rotation en posant son doigt au hasard sur le globe, de préférence sur les petits pays (Sierra Leone blanc, Portugal vert, Syrie rose) difficiles à atteindre. Mais il tombe trop souvent en plein dans l’Union des Républiques Socialistes ce qui lui déplaît. Ou parfois, ce qui lui déplaît davantage encore, dans la grande flaque rouge sang de l’Australie.
« L’URSS, la Rhodésie, l’Afrique Equatoriale française et le Congo belge, ça n’existe plus », a commenté, un peu surprise, l’institutrice en répondant aux « pourquoi » de son élève par des mots compliqués (guerres, révolutions, coups d’Etat) — les adultes sont toujours décevants lorsqu’on leur pose des questions — si bien que Paul est resté muet de longues minutes devant le planisphère accroché au tableau. Mais une fois la surprise passée, il s’est estimé chanceux d’être le seul à régner sur des pays disparus et pouvoir y faire vagabonder à loisir son Playmobil favori, le mousquetaire au grand chapeau à plumes qui, saute d’un continent à l’autre, traverse les mers, retrace à sa façon la route de la Soie, redécouvre le Nouveau Monde, combat jusqu’au fin fond de l’Afrique les cruels Indiens qui, décidément, se cachent partout. Ainsi il peut annoncer fièrement à ses camarades qu’aucun endroit sur terre ne lui est inconnu. Enfin presque : il évite toujours soigneusement de parler du Pérou.
Pour Paul, le Pérou demeure plus mystérieux que les pays de glace, plus mystérieux encore que les îles polynésiennes ; le père y a vécu autrefois, la mère peut-être aussi. On ne lui dit rien de cette époque qu’il situe avant sa naissance, bien qu’il ait un peu de mal à se faire à l’idée de l’existence de ses parents sans lui. Ne restent de ce passé qu’une photographie du père, torse nu, narguant le soleil, méconnaissable sous ses traits adolescents, et un tissu coloré sur lequel on l’installait enfant pour jouer. Avec pour preuve ces seuls indices (la photographie, l’étoffe, la jeunesse glorieuse), Paul a longtemps cru que son père était le descendant d’une longue et glorieuse lignée inca et que ses grands-parents qu’il n’avait jamais vus arboraient un teint cuivré, des cheveux sombres et tressés, des tuniques aux couleurs vives, ce qui, au grand dam de la mère, amusait trop le père pour qu’il cherche à détromper l’enfant. Lorsqu’on lui annonce la mort de ses deux aïeux qui se suivent de peu l’un l’autre dans la tombe, comme Paul songe déjà non sans angoisse au périple qui attend le père (la traversée en bateau, puis un périple en pirogue) pour aller s’incliner sur les dépouilles masquées d’or et allumer le feu du brasier de leur crémation, on doit lui expliquer, en plus de ce qu’est la mort — les adultes se gardent sur ce point d’entrer dans les détails —, que grand-père et grand-mère vivaient dans la campagne bourguignonne et non sur les hauteurs des plateaux andins et qu’ils n’étaient plus depuis de nombreuses années pour leur fils que de vagues et désagréables fantômes.
L’enterrement du grand-père pourrait être expédié aussi vite que celui de la grand-mère, un bref aller-et-retour, s’il ne fallait trois jours entiers pour vider la maison, entreprise titanesque dont le père revient harassé et à bout de nerfs. En ouvrant les portes-arrières de la camionnette remplie jusqu’à la gueule, la mère manque défaillir ; Paul aperçoit, calée entre un vieux poste de radio et une table de chevet, emballée à la va-vite, la grosse mappemonde toute bleue. Le père annonce qu’il ne jettera rien dans l’immédiat (on vivra un peu dans les cartons en attendant) car il faut du temps pour trier tout ça. Il cède cependant aux demandes insistantes de sa femme et stocke ce vaste capharnaüm au grenier, ce qui n’est pas chose aisée car c’est une maison entière qu’il faut y faire tenir, une maison sans toit et sans murs, mais tout de même, l’extravagant entassement de deux existences désormais closes.
Dès lors, chaque dîner pris en famille donne l’occasion au père et à la mère de se quereller, dans les odeurs de friture et de soupe chaude, couvrant de leurs éclats de voix le babillage pourtant frénétique d’une imposante télévision qui supplée au souci de savoir quoi se dire. L’un des rares consensus entre le père et la mère porte sur l’omniprésence de cette télévision, même s’il a été constaté que c’est à cause d’elle que Paul oublie de manger et que certaines des images le tiennent éveillé la nuit, surtout celles des enfants ensanglantés au milieu des ruines, la mère intervenant toujours trop tard pour lui cacher ce qu’il ne devrait pas voir. « Il faut qu’il comprenne que la vie n’est pas un dessin animé », commente le père, avant d’ajouter, menaçant à l’adresse de son fils, « mange ! », comme s’il avait en sa possession des images plus effrayantes encore pour le forcer à finir son assiette. La mère rêve d’un espace vide et propre : « un jour, je jetterai toutes ces vieilleries sans prévenir personne ». Puis elle ajoute, entre deux silences emplis de colère froide et contenus, « tu es impossible », usant de cette expression invariablement à l’encontre du père et du fils, comme si l’un et l’autre se transmettaient, inextinguible, le feu de la révolte. Mais, elle ne dit rien de ce qui lui est réellement insupportable, ce revirement inattendu du père acceptant soudain tout (l’argent, les meubles, les souvenirs) d’un passé qu’il a toujours fui et considéré avec haine et mépris, un passé tout compte fait heureux, mais qu’il préférait qualifier de « bourgeois » (mot qui aurait abasourdi ses parents qui ne vivaient pas dans le besoin, ne se souciaient pas de paraître mais savaient ce que chaque chose compte) avant que la mère le corrige un soir (« bourgeois, on le devient tous en vieillissant »), initiant dans leur vies jusqu’alors très étroitement liées et mues par un même idéal une première bifurcation irréversible. Ce qui fait enrager la mère et ce qu’elle tait c’est que du jeune homme qu’elle a connu toujours dans l’action, révolté, volontiers orgueilleux mais mu d’une audace superbe, régnant de manière incontestée sur un groupuscule de jeunes gens, rêveurs et bêtement héroïques, il ne reste rien qu’un être faible, intéressé, médiocre, loin des souvenirs jaunis du Pérou. Ce déclin du père, la mère ne l’accepte pas, pas plus que ce soudain attachement à ses racines, lui qui a toujours martelé à qui voulait l’entendre que la famille ne compte pas, que les seuls liens qui vaillent sont ceux que l’on tisse soi-même. La mère en est certaine : durant des années, tout en prenant soin de garder ses distances avec sa famille, le père n’a cessé de vouloir jouir auprès des siens du statut d’enfant prodigue et faire enrager les autres de ce titre indu. Et dans le halo bleuté de l’écran immense, tandis qu’une jeune femme court vêtue prévoit pour demain de l’orage sur toutes les régions au sud de la Loire et que l’enfant frotte des yeux lourds de sommeil, le père et la mère s’enferment dans le silence pour mieux entretenir leur feu de leur colère.
Dès que le globe ralentit, Paul lui donne une nouvelle impulsion avec le secret espoir de voir les couleurs se mélanger de nouveau et le Pérou disparaître à jamais. S’il le pouvait, il le ferait tourner à l’infini. « Arrête tout de suite », lance la mère sans conviction, avant de le menacer d’une punition immédiate. Mais rien n’y fait : Paul reste les yeux rivés sur le globe qui tourne. La mère est stupéfaite : d’une nature calme et docile, cet enfant n’a jamais fait preuve auparavant d’une effronterie pareille. Des pas se font entendre, l’escalier du grenier grince. « Voilà ton père », trouve-t-elle utile de préciser. Paul relance une dernière fois le mouvement de la mappemonde et l’observe s’immobiliser lentement, comme un roi déchu se retourne une dernière fois du navire de l’exil sur la rive qui s’éloigne. Alors que la mère fait déjà part au père qui vient d’entrer de l’insolence du fils, assis derrière sa barricade de cartons et de sacs, Paul éprouve soudain l’absolue nécessité de tenir tête à la terre entière.
Nouvelle parue dans le numéro 6-7 de la revue Patchwork à l’hiver 2015-2016