
Et si du désir d’un seul livre – par exemple O Livro do Desassossego de Pessoa – surgissait le désir d’une langue qu’il faudrait apprendre par une plongée dans le texte seul : apprendre à se débattre dans les flots d’une grammaire inconnue en essayant de se maintenir à la hauteur de la ligne de flottaison que sont les mots apparemment amis, semi-énigmes qui sont souvent des leurres – ou peut-être, au contraire, se laisser porter, morceau de liège, sans rien vouloir révéler du mystère. Car est-ce bien du portugais, cette langue que personne ne serait véritablement en mesure de déchiffrer sans ce saut, raison ajournée et sens en éveil, hors des lignes de nage ? Ne serait-ce pas plutôt, à travers notre babil balbutiant et ignare, un fragment retrouvé de notre propre langue – je veux dire : cette langue comprise de nous seul et retranscription fidèle de comment le monde nous parle.
Les vacances approchent et depuis plusieurs jours, mes pieds essayent de me dire quelque chose. Il s’est installé entre eux et moi une gêne tenace, un inconfort manifeste qu’aucune paire de chaussures ne réussit à vaincre. La douleur, même la plus minime, est le seul moyen qu’a trouvé le corps pour nous parler : écoutons-le. Mes pieds semblent vouloir me signifier qu’est venu le temps pour eux de se débarrasser de leur armure de cuir, aller nus par les soirs bleus d’été, dans les sentiers, picotés par les blés, fouler l’herbe menue. Une tendance quotidienne à vouloir prendre la tangente s’est transformé en franche incitation à la fugue. N’est-ce pas l’heure enfin de les suivre ?
Ce qu’il reste d’une journée : parfois pas grand-chose, surtout s’il s’agit d’en évaluer les traces valables. Peser les gestes et les actes à l’aune d’une hypothétique productivité n’a pas plus de sens que de mesurer la vigueur d’un feu à la quantité de cendres qu’il laisse dans l’âtre. Alors se contenter de l’inutile, du superflu, et s’en réjouir : quelques dessins griffonnés en marge de papiers sérieux et me voilà comme l’enfant qui aurait fait de cailloux brillants trouvés au fond d’un ruisseau un butin de pièces d’or.
Il s’agit avant tout de cuisiner les mots pour vérifier toute la saveur que semble promettre à l’oreille les fagioli all’uccelletto. On se demande bien ce que peut raconter cette fable toscane des haricots et du petit oiseau avec aussi peu de mystères : huile, ail, tomate – mais l’ajout de la sauge salvatrice extirpe in extremis le récit de la fadeur où il semblait vouloir se cantonner : celle d’un banal plat de fayots. C’est l’apparition, dans un décor rouge Sienne, de minuscules ailes d’anges (mais qui pour s’étonner en Toscane de l’apparition des anges, en cuisine comme en peinture ?). La solennité prévaut pour la dégustation, celle du paysan après le labeur : lenteur et silence. En bouche, c’est le goût d’une campagne sans apprêts aromatisé par une certaine idée du divin.
Poteaux d’angle d’Henri Michaux :aux antipodes des bouquins de développement personnel, bien sûr, mais il y a une force dans ces phrases là qui me fait y revenir souvent comme pour y trouver sans doute pas un secours, mais un appui solide : traverser une rivière folle en sautant de rondin en rondin ne doit pas être une expérience bien différente – et le pied sur le rondin ne glisse jamais.
Archipels d’Hélène Gaudy : la beauté de ce livre réside dans le fait qu’il creuse en nous profond avec une grande douceur et la délicatesse propres aux pudiques. Il nous emmène sur des sentiers qu’on croyait déjà avoir battus (la mémoire, les archives, la filiation), alors même qu’ils nous fait prendre des chemins de traverse où l’émotion et l’inattendu sont de mise et où les détours et les silences sont signes d’élégance. Des mots pour tenter de dire ce qui se cache derrière les images et retenir ce qui est sur le point de s’effacer.
Musée Toulouse-Lautrec d’Albi : étonnant de voir comment « la manière » du peintre évolue selon les supports ou plutôt comment le choix du support a produit chez le même artiste des oeuvres très distinctes les unes des autres : celles sur toiles et bois m’ont paru empesées et comme repliées sur elles-mêmes, contrastant avec les plus célèbres, affiches et réclames, et leur petit côté « m’as-tu vu ». Et puis il y a les œuvres sur carton, sans doute des esquisses préparatoires pour les lithographies à venir et dont le caractère apparemment inachevé fait toute l’ambiguïté. Il n’y a qu’à voir du côté des couleurs dont on ne sait si elles sont là pour raviver les visages et les corps ou, en les glaçant, les faire glisser vers la statuaire : ces blancs neige, ces verts presque mentholés, ces parmes exsangues. Et surtout ce fond beige qui semble vouloir prendre le dessus sur les sujets même des peintures en s’infiltrant dans les chairs et les pleins des silhouettes pour les dévorer et les réduire à l’état de fragiles apparitions.
Lire Simenon : le plaisir de la narration, de la sensation et du détail juste.
Les vacances étant ce qu’elles sont, c’est-à-dire une manière de faire le vide en soi, je m’y adonne, toujours avec un plaisir certain, aidé en cela par une paresse indiscutable, au seul sport dans lequel j’excelle : trouver des titres à la palanquée de livres que je n’écrirai pas. Celui d’aujourd’hui annonçait pourtant un chef-d’œuvre : « Il a plu hier sur les canards du lac Chambon. » Je le cède volontiers à qui, procrastinant moins que moi, souhaite se lancer dans l’aventure.
C’est la fin des classes – l’été enfin, bien que la météo semble nous jouer des tours (mais lesquels ?) – et aussitôt les cris des enfants aux abords des écoles évaporés, on perçoit imperceptiblement comme un relâchement de l’atmosphère, un débraillé dans le déroulement méthodique des heures laborieuses. Un souffle plein, entier nous est rendu ; on s’accorderait presque le luxe de pouvoir respirer sans entraves. Quoique : le weekend-end qui vient ne sera pas sans nuages ; les jours suivants non plus. Et c’est un peu dérisoire de convoquer les images, mais l’esprit et le corps sont accaparés par celle d’une fin d’été irrespirable qui n’en finit pas d’annoncer l’imminence d’un très violent orage.
A vingt minutes de chez moi en voiture : Auvers-sur-Oise. Je m’y rends au moins une fois par an comme en pèlerinage. Les choses ont été plutôt bien faites, sans trop d’emphase, si on veut y retrouver les traces des derniers jours de Van Gogh. Emprunter la montée jusqu’au cimetière est toujours un moment qui m’émeut : il y règne un silence quelque peu – aucun autre mot ne me vient – surnaturel, comme si toutes les forces du paysage s’étaient concentrées là, en surplomb du monde des vivants, là où il n’y a presque rien, une ligne fine et quasi ininterrompue délimitant les champs et le ciel que Van Gogh a peints. Ce serait idiot d’écrire qu’on a l’impression d’entrer dans un tableau (même si, quelques minutes plus tôt, la vue de l’église en contrebas dans la perspective exacte choisie par Van Gogh pour la peindre produit une sorte d’étourdissement soudain). Ce serait encore plus idiot de croire que visiter un tel lieu permettrait de pénétrer les secrets d’une œuvre. Si je viens là en voisin, en familier, c’est pour me rappeler – avec une stupéfaction intacte et peut-être un peu de naïveté – que Van Gogh a vécu sous le même ciel et les mêmes arbres, dans la même lumière et les mêmes caresses du vent que moi.
Depuis que les Portugais en ont décidé ainsi, le 25 avril est la journée de l’œillet. L’œillet, cette « trompette gorgée de la redondance de ses propres cris au pavillon déchiré par leur violence même », écrit Francis Ponge, et dont l’extrémité « soudain donn[e] lieu à une modification bouleversante. » Voilà un demi-siècle que le symbole de cette révolution faite sans presque aucun mort est cette fleur écarlate distribuée en grandes brassées comme pour célébrer tout ce sang qui n’aura pas été versé. Mais gare à la signification des choses : alors que « l’œillet » français immanquablement fait de l’œil et aguiche, le « cravo » portugais est un clou.
De quoi ajouter un codicille au traité d’usage des fleurs : l’œillet, « ce jabot de satin froid » (toujours Ponge) est l’expression végétale, froncée froissée tailladée déchirée et j’en passe, d’un peuple trop longtemps contraint au silence et qui martèle : désormais, c’est le peuple qui commande. Un symbole de force sans la moindre mièvrerie : de quoi réduire en un rien temps le nom de Salazar à celui d’une vulgaire spatule de cuisine.
C’est inexplicable comment parfois dans un texte, une seule page peut vous prendre. Pour toutes les images étranges qui s’y entrechoquent et pour ce « chemin tordu et biscornu » (Antoine Wauters) que l’écriture y trace. Voilà la raison d’être de tout quotidien de lecteur un tant soit peu compulsif : au fond du filet maintes fois relevé en vain, distinguer soudain, parmi les algues et le menu fretin, la lame brillante et aiguisée d’un poisson à l’œil vif.
Vu à Villers-Cotterêts : la lettre d’Albert Camus à son instituteur. Certes un fac-similé, mais émotion tout de même de déchiffrer cette écriture serrée de cardiographe pour y retrouver en filigrane une illustration parfaite de la gratitude. Et cette dernière phrase – « je vous embrasse de toutes mes forces » -, dans laquelle l’élève, l’enfant et l’écrivain se rejoignent, élan irrésistible de fraternité qu’on lit presque les larmes aux yeux.
L’arbre s’ébroue : quelques gouttes tombent sur mon front, comme des larmes de joie venues d’on ne sait où. C’est la bénédiction du printemps.
Elle prend le temps de m’appeler, puis de me renvoyer mon manuscrit avec un message : « C’est vraiment un texte splendide, d’une grande finesse et d’une parfaite élégance d’âme. » Mais elle ne l’éditera pas – les temps sont durs et la chance trop incertaine pour ce genre de récit selon elle. Les mots qu’elle m’adresse, je ne sais pas trop quoi en faire, sinon considérer qu’ils la décrivent parfaitement : une femme, vraiment, oui, d’une parfaite élégance d’âme. Qui, dans le refus-même qu’elle formule, m’encourage à poursuivre mes efforts. Des louanges de première classe qui chasseraient presque complètement le dépit de ne pas avoir réussi à transformer l’essai au profit d’une émotion indescriptible : celle d’avoir été vraiment lu et compris.
Sortie de bureau : cette heure du jour où, pris d’un caprice d’esthète aussi insensé que vain, le soleil d’hiver s’efforce de donner au moins séduisant des monuments parisiens les atours presque affriolants d’une création pâtissière de haute volée. L’Opéra avait déjà son gâteau : voici désormais le Triomphe de l’Etoile – sorte de tabouret meringué qu’un nappage au coulis d’abricot sauve in extremis de l’emphase et de l’étouffe-chrétien. Un concurrent sérieux au macaron dans la liste des souvenirs de voyage s’il ne présentait de notoires difficultés d’empaquetage et une architecture précaire – de quoi rebuter toutes les vendeuses de France et de Navarre.
Elles semblent s’extraire de l’obscurité comme une sorte de cauchemar ou de rêve saisi en plein vol, mais sans volonté de raconter quoi que ce soit – malgré ces hommes et ces femmes souvent nus, ces plans d’eaux et ces cascades, ces étranges nuées de bulles colorées et ces feux, autant de détails qui pourraient enclencher aussitôt la machinerie d’une mythologie inconnue : les peintures de Benjamin Défossez sont des “tentatives”, ainsi qu’il les intitule toutes invariablement, mais tentatives de quoi ? D’exprimer une certaine densité, de nuit, de vie et de paysages, dans un espace le plus réduit possible – un art de la miniature, écartant toutefois le récit et l’anecdote pour mieux explorer la tension entre la durée de processus créatif et la saisie de l’immédiat éphémère. Travailler par couches successives, laisser vivre l’œuvre et y revenir à plusieurs reprises, parfois changer de cap, naviguant constamment entre hasard et nécessité : telles sont les règles du jeu que l’artiste s’est imposées, manière de formuler concrètement une question insoluble : comment fixer, avec les moyens qui sont les siens, l’impermanence des choses. Autrement dit : comment faire coïncider au même endroit et au même moment les forces émanant de l’étrangeté des corps et de la nature avec une certaine théâtralisation de la forme pour créer les conditions de “l’instauration d’un ordre propre à l’abîme” (Gilles Deleuze). La vision est fugitive, bientôt l’obscurité dévorera de nouveau tout, mais dans l’intervalle laissée par l’éclat des feux, les nuées de bulles colorées et les reflets de la lune sur l’eau, enfin nous voyons (et nous voyons vraiment – les “tentatives” de Benjamin Défossez dessillent le regard), à défaut de le comprendre, le mystère de l’instant.
Tandis qu’ils la regardent couper et assembler les fleurs, ils lui font cet aveu : ils l’envient pour ce don qu’elle a ; comme elle, ils aimeraient retrouver l’usage de leurs mains dont ils ne se servent que trop rarement et, encore, avec des gestes gauches, renouer ce lien concret perdu avec la nature. Ils lui avouent cela sans parfois même la connaître ; avec le temps, elle s’est habituée à ces confidences et ne répond rien à ce qui n’attend pas de réponse car elle sait que, quoi qu’ils affirment, ils ne franchiront pas le seuil de leur désir : ils ne tiendraient pas une semaine à, tous les jours, se lever aux aurores, rester debout sans s’asseoir, soulever à bout de bras les vases remplis d’eau, parfois mêler leur sang aux autres couleurs et surtout voir leurs mains, toujours dans l’eau, la terre et le froid, s’abîmer et se couvrir rapidement d’une seconde peau, noire, écorchée, rugueuse, dont rien, ni savon, ni lame sous les ongles, ni crèmes au prix exorbitant n’a le pouvoir de restaurer la douceur - leurs mains, ils veulent à tout prix les conserver belles et intactes, les exhiber sans honte. C’est pourtant le prix à payer pour maîtriser cet art, la dégradation progressive des mains, mais aussi des bras, des jambes, de la nuque et du corps en son entier jusqu’à ce que celui-ci, irradié de douleurs, finisse par s’effondrer – une dette dont il faut s’acquitter et dont elle s’acquitte sans plainte, accueillant d’un air poli leurs rêves ressassés, dissimulant le sien : posséder des mains fines et blanches, qu’elle n’ait pas besoin de cacher au fond de ses poches quand elle ne travaille pas, par peur de se trahir, des mains dont les caresses ne sont pas laine de verre ; le rêve resurgit au plus profond de l’hiver, à l’apparition des premières gerçures, quand paraît trop lointain encore ce mois d’été pendant lequel elle peut laisser pousser ses ongles, y mettre du vernis sans risquer qu’il s’écaille, glisser des bagues à chaque doigt, un mois ensoleillé et oisif dont elle voudrait qu’il dure toujours, ni pour le soleil, ni pour la mer, mais pour conserver éternellement, au creux de ses mains, la douceur retrouvée.
L’Opéra de Vigàta / Il Birraio di Preston : l’original et la traduction – lus à quelques années d’intervalle. Et on ne sait pas qui encenser d’Andrea Camilleri ou de son traducteur Serge Quadruppani, tant l’impossible devient ici possible : inventer une langue italo-sicilienne bigarrée à quelques endroits de toscan, romain et lombard, sans que la saveur et l’unité de l’ensemble jamais ne faiblissent ; retrouver cette langue dans une autre, le français, et la retrouver vraiment, alors que mille pièges étaient tendus pour se perdre, en faire trop ou être carrément à côté de la plaque. Deux livres qui se tiennent bras dessus bras dessous dans ma bibliothèque comme des copains ravis d’avoir réussi leur coup – de maître, en l’occurence : malgré l’érudition, l’art sophistiqué de la narration et le soin accordé au style, veiller à chaque instant au plaisir gourmand du lecteur.
Il est venu la chercher dans sa cotte de travail maculée de taches ; elle se précipite vers lui, bras ouverts, cartable au dos, comme une minuscule Didon se jetant sans hésiter dans un brasier aux flammes droites. Car il brûle et ce n’est pas seulement en raison de ses cheveux roux, mais aussi, sous la peau très blanche, de ce réseau violacé de conduits souterrains sur le point d’exploser. Elle, elle n’est pas rousse ― n’est pas roux qui veut ― mais d’un blond paille, presque blanc. Il la hisse sur ses épaules et s’enfuit en galopant ; elle hurle de frayeur et de rire. Leur bonheur de se retrouver tous deux est chaque jour intact. De loin, on croirait voir un feu ardent kidnappant une aurore.
Hébergeons-nous les œuvres ou vivons-nous en elles ?
Lire dans une langue étrangère (en l’occurrence l’italien) – ainsi réussir à suivre un passage dans un relief escarpé qu’on n’aurait jamais cru pouvoir gravir – est l’une de mes plus grandes fiertés. (Remarque en passant, naïve et un peu grandiloquente sans doute, mais tant pis : on ne dit pas assez combien il faut chérir ces sentiers tracés d’une langue à l’autre, célébrer ceux qui les ouvrent, combien la paix et la connaissance entre les peuples leur doit.) Toutefois, mon expérience de lecture en français et en italien est différente. Dans le second cas, je ressens mieux que je ne comprends, mais plus encore que la précision, ce qui m’échappe, c’est la densité de la langue, tout ce qu’elle a accumulé en elle depuis les origines et dont chaque locuteur natif, même sans l’avoir appris, possède inconsciemment la mémoire. C’est une approche de la langue qui, à défaut de m’être maternelle, pourrait se dire fraternelle : une proximité désirée, mais jamais complètement acquise, des liens étroits à renouveler sans cesse pour réussir à puiser au plus profond d’une source qui jamais ne tarit, mais désaltère comme rien d’autre.
La robe suspendue à la fenêtre est tout le contraire d’un étendard en berne. Plutôt le souvenir humide d’une danse folle sous une pluie d’orage – en réalité le bringuebalement du tambour de la machine à laver – et l’attente de retrouver cette fête sans limites qu’est le désœuvrement de l’été et que viendra seule contrarier la rentrée de septembre. Que faire alors sinon jouer à capturer le soleil et à le maintenir tout contre soi ? Et n’est-ce pas la seule fonction des vêtements d’été que de maintenir l’allégresse de la lumière et du chaud au plus près de la peau afin d’essayer d’en propager les bienfaits pour soi et tout autour de soi ? En la matière, on ne fait pas mieux que cette robe : une fois sèche et déployée sur ce corps de fillette aussi léger et virevoltant qu’un ballot de paille, là voilà qui irradie chaque objet ou être qu’elle frôle, s’embrasant au moindre rayon.
Le laurier des voisins n’en finit pas de perdre ses feuilles dans notre cour. Je suis le seul à ne pas m’en émouvoir et à ne pas vouloir le tronçonner pour ne plus avoir à passer le balai. C’est que dans le cadre offert par les fenêtres à chaque étage de la maison, j’aperçois sa silhouette impériale, les flammèches droites de son brasier de pythie – de quoi déverrouiller instantanément la porte des songes. Il me tient compagnie avec une impassible fidélité que même le plus affectueux des chiens ne pourrait garantir. A contrario, je fuis toute promiscuité avec le second arbre dont nous sommes quasi copropriétaires, sur le devant de la maison cette fois, un cerisier à demi agonisant dont les rares fruits ne tombent jamais de notre côté et dont les branches crochues, par mauvais temps, semblent ployer sous le poids des pendus.
Visite du musée Groeninge de Bruges : soudain, surgissant de l’obscurité, ce visage qui m’émeut – celui d’Emond Van Hove – comme des retrouvailles inattendues avec un ami disparu.
Exposition Erwin Blumenfeld au Musée d’art et d’histoire du judaïsme : plus peut-être que les splendides portraits (Matisse !), nus féminins et clichés de mode dont on perçoit qu’ils ont été le terrain d’expérimentation d’une grammaire nouvelle, ce qui émeut, ce sont ces photos comme prises pour soi-même pendant la guerre. Fuite en Bourgogne, emprisonnement dans des camps divers, puis le Maroc avant le départ pour New-York : l’urgence, l’incertitude, le danger comme nous n’aimerions ne jamais avoir à les vivre et pourtant, chez Blumenfeld, cette volonté débarrassée du moindre artifice, du moindre effet (Vézelay sous la neige, une fenêtre à Catus) de continuer à photographier malgré tout.
Soir d’affluence sur un quai de gare : voyageurs agglutinés tentant de monter dans le train qui part, nervosité perceptible dans cet affolement irraisonné – et soudain, tout autre que la crainte d’une bousculade, surgie d’un espace-temps qui n’est pas le mien et se superposant à la réalité de l’instant, cette image glaçante qui me vient de ces individus que l’on presse en masse dans des wagons à destination de l’exil ou, pire encore, d’une mort certaine.
Gaston Chaissac de nouveau : “Le chat a quitté sous la table pour aller sur la chaise longue dont le rotin se fait entendre de sa présence.” Plutôt que leurs consœurs girondes, apprêtées et délibérément charmeuses, ce sont bien souvent les phrases un peu mal fichues, alambiquées, mais dégageant le parfum poivré du bizarre, qui m’attirent et me retiennent : ici, précisément, la prise de hauteur du chat, tout en allitérations et détours – et le bruit mystérieux du rotin.
Quoi qu’il en coûte, dans le dessin, dans l’écriture, comme dans tout le reste, persévérer – sans jamais perdre de vue la déclaration tonitruante, mais salutaire de Gaston Chaissac : « Je ne serai jamais un concurrent pour personne. J’ai d’autres chats à fouetter. »
Peintures de Joan Mitchell : pas tant le gigantisme des toiles qui m’impressionne (moi qui fais dans la miniature) que cet équilibre dans la composition qu’il est impossible de déceler au premier coup d’œil – explosions réglées au cordeau, mais dont le plan d’allumage des fusées est connu du seul chef artificier ; témoignages de la « beauté explosante-fixe » (comme dirait André Breton) dont l’expression annule immédiatement la cause – les heures laborieuses d’atelier, l’effort considérable du geste – au profit du génie de l’instant.
Il y a dans la profération d’un discours quelque chose d’une vérité aussitôt désavouée, tandis qu’écrit, il garde le bénéfice – peut-être illusoire – de la sincérité, comme si la trace scripturale des mots les encapsulait dans une cosse hermétique au temps et au mensonge, comme si la langue restait ainsi vierge de toute corruption de la voix.
Revenir à un texte achevé, c’est ne plus y voir qu’une peau morte, quelque chose qui a été profondément soi, mais qui ne l’est plus – détaché de tout affect. Cela ne m’appartient plus, je pourrais dire presque que cela ne me concerne plus : l’élan vital se concentre toujours sur l’accomplissement du texte à venir.
Les conditions de l’écriture : il ne s’agit pas tellement de conquérir temps et espace (un bref trajet en train, la table de la cuisine suffisent), mais quelque chose d’assez indescriptible : la disponibilité (ce qui ne signifie pas attendre car pas un jour ne passe sans que le texte en cours « travaille » en moi), un élan neuf (provoqué par une lecture, une image, déliant le nœud qui empêchait jusqu’alors d’aller plus loin), la conjonction d’évènements divers qui soudain appelle une urgence de la phrase, parfois presque rien comme une certaine qualité de lumière.
En ce moment, tout casse : le parapluie, la tasse en grès avec la fleur peinte que j’aime tant, la croix en céramique, le cadre avec une vue photographique de la plage d’Onival. C’est une désolation. A croire que la vie m’échappe, et dans ses moindres détails. Puis, se glissant dans les interstices de ce constat amer, la confirmation que, malgré l’usure de toute chose, je demeure.
Guetter la floraison des cerisiers : tout cela va très vite, dès l’apparition de quelques bourgeons, on attend les premières fleurs et puis une journée d’inattention et c’est l’explosion, de blanc, de rose : un feu d’artifice a été tiré sans que personne n’ait pris la peine de nous prévenir. L’ivresse des couleurs dure peu : presque aussitôt, le vert mange tout, comme si le soleil, en s’accrochant durablement dans le ciel, avait oxydé, d’un coup, le paysage. Et le regret persistant, jusqu’à l’année suivante, de cette petite fête exubérante passée trop vite, encore une fois.
Jan Bas Ader de Thomas Giraud (Editions de la Contre-Allée) : livre sensible et délicat comme celui sur Elisée Reclus – je sens bien que j’aurais du mal à en parler sans user de mots trop pesants là où il faudrait une certaine légèreté, une certaine grâce. Mais c’est une lecture qui, d’une certaine manière, remet, en chacun de nous, l’humain – sensations, fragilités, mouvements – à sa place.
Relecture de Cherokee de Jean Echenoz que j’aime tant et dont je me demande toujours comme il tient si ce n’est pas son rythme et son style qui semblent avoir pris au jazz l’art de savoir, après cascades d’improvisations apparemment loin du thème principal, retomber sur ses pattes. Et bien sûr, l’humour qui se tient en embuscade derrière chaque phrase, cette volonté manifeste de ne rien prendre au sérieux – excepté la littérature.
Je prends régulièrement des photos, avec mon téléphone portable ou parfois avec un petit appareil numérique que je peux glisser dans ma poche. Je ne connais rien à la technique et, à vrai dire, cela m’intéresse peu. J’aime photographier léger et vite, libre de tout savoir. Pourtant, parmi toutes mes photos – hormis celles de circonstances et sans visée autre que celle de témoigner de la réalité d’une présence –, celles qui me semblent posséder un véritable intérêt (ou, plus modestement, qui retiennent mon attention) échappent souvent aux critères techniques de réussite d’une bonne prise de vue (la lumière, le cadrage, etc.). Désormais, nous disposons de nombreux outils pour que chaque photo que nous prenons ou nous diffusons soit la plus « parfaite » possible. Il me semble qu’il y a du bon à contrarier cette tendance générale en faisant fi de tout appareillage compliquée, filtre ou méthode pour apprenti photographe, au profit d’une recherche constante à aiguiser le regard et saisir l’inattendu. Cela ne donne pas toujours de bonnes photos, mais parfois certaines d’entre elles réussissent à capter ce que la seule perfection technique serait impuissante à rendre : une certaine vibration du réel, sa capacité à faire miroiter dans le moindre détail l’ébauche possible d’une fiction. Les photos que je préfère peuvent être floues, surexposées ou trop sombres, je pressens toujours, en les regardant, que quelque chose est sur le point d’advenir.
Découverte de la « trilogie Tudor » de Donizetti : on ne peut qu’être frappé par la partie écrasante dévolue à chaque fois au personnage principal – il faut que ça chante, bien sûr, de la plus belle des manières et sur l’ensemble de la tessiture tout du long, et c’est déjà un exploit ; mais, ce numéro de haute voltige n’a pour but que de préparer et annoncer la scène finale (vision, folie, imprécations, abnégation) qui relève, elle, de la performance sportive, voire de la mission-suicide. Depuis le début, comme dans toute tragédie, la mort est programmée : d’où vient alors ce plaisir délicieux et finalement assez ambigu de voir des femmes – jamais des hommes qui sont là-dedans, au choix, falots, veules, toujours en-deçà, même dans la véhémence, de leurs alter-ego féminins) – se débattre, à coups de roulades, sautes d’octave et aigus brillants, devant un destin implacable ?
Voilà le troisième manuscrit que j’interromps avant d’avoir atteint les quarante mille signes : c’est que le feu n’a pas pris, le combustible de départ n’était pas assez puissant pour me mener jusqu’au bout. Je dois être incapable d’écrire long, comme je suis incapable de dessiner grand. Mais, après tout, est-ce grave si au besoin d’expansion de certains, je rétorque par une extrême concentration des moyens ?
Quand l’obsession esthétique tourne à la névrose : se faire détrousser de son portefeuille dans le métro et penser avant toute chose qu’il faudrait enfin visionner Pickpocket de Robert Bresson.
C’est toujours moi qui prends les photos. Conséquence : je ne suis sur aucune, si bien que je constate, sans une certaine angoisse, que je peux tout à fait disparaître du jour au lendemain sans laisser la moindre trace.
Devant la mairie, une voiture toute enrubannée qui démarre, vitres baissées. A l’arrière, la mariée, maquillée, permanentée, engoncée dans un fouillis de tulle, consulte avec une attention presque anxieuse son téléphone portable. Lui tournant presque le dos, le marié offre involontairement au passant que je suis un regard triste et presque affolé qui en dit long.
Lorsque je dessine, l’effet de série m’ennuie vite. Aussitôt, le « truc » trouvé, j’ai envie d’aller voir ailleurs. Je crois que, dans la vie, c’est à peu près la même chose : aussitôt une partie gagnée, le désir s’en va et inutile de jouer de nouveau pour retrouver les mêmes frissons. J’admire sincèrement ceux qui peignent inlassablement le même motif, tentent l’épuisement d’un lieu, circonscrivent un milieu ; leur obsessionnelle concentration m’est tout à fait étrangère et, pour tout dire, m’angoisse. Pour mieux m’étourdir – n’y a-t-il pas meilleur remède à l’existence ? -, je suis plutôt adepte de la dispersion.
A l’étude, les Trois Gnossiennes de Satie. Les observant de près, il m’apparaît tout à fait évident que persiste au sujet de ces oeuvres – et de l’oeuvre de Satie en général – une méprise générale : on joue ça trop souvent avec la fade mélancolie d’une poème verlainien (« il pleut dans mon coeur comme il pleut sur la ville »), là où il faudrait sans doute davantage le mordant et le déhanché d’une antique danse d’Orient. C’est exactement ainsi que je me souviens les avoir entendues en concert interprétées par le pianiste (turc : il avait entendu, lui, l’Orient) Fazıl Say.
Ce matin, au saut du lit, Irène, toujours alerte : « Je préfère les BD aux romans parce qu’on y voit l’imagination des autres. Dans les romans, on est obligé d’imaginer nous-mêmes. » Et de prendre l’exemple d’Aliénor d’Aquitaine dont la vie, découverte dans un récit écouté en boucle sur son transistor à histoires audio, l’a beaucoup marquée : blonde aux yeux verts, oui ; mais quelle sorte de blond, quelle coupe de cheveux et quel vert ?
Après une longue marche dans Paris, Irène commençait à montrer des signes de fatigue. Pour lui faire plaisir et pour me faire plaisir aussi, je lui ai proposé de la porter bien qu’elle n’ait plus l’âge pour ça. L’opération a été fastidieuse : le passage de ses jambes par dessus ma tête ne s’est pas fait sans encombres, elle pesait lourd sur mes épaules, mais nous avons bien rigolé sous les arcades de la rue de Rivoli – de la statue de Coligny jusqu’à celle de Jeanne d’Arc. Pendant dix minutes, nous avons fait comme si elle avait quelques années de moins, conscients tous deux du sérieux de notre jeu. Pour preuve, quand je l’ai reposé sur le sol, ses mots que je transcris tel quel : « Nous avons fabriqué un souvenir dont je me souviendrai toute ma vie. »
Ce piano n’a pas été réellement joué depuis quinze ans : désormais qu’il est dans mon salon, véritablement à moi, je m’y délie les doigts au moins vingt minutes par jour. Bien sûr, grâce à cet entraînement quotidien, je constate avoir retrouvé une agilité que j’avais perdu depuis longtemps. Mais il y a autre chose dans le son de plus en plus plein et charnu des valses de Chopin que je ne peux expliquer que par ce seul phénomène que je croyais réservé au monde animal : sorti de son hibernation, le piano s’est réveillé.
De la fenêtre de la chambre, j’observe la voisine – dont la maison présente des signes évidents de délaissement – longues coulures noires sur la façade, volets aux couleurs défraichies, jardinières en ciment à moitié cassées – qui, depuis un quart d’heure sur le pas de la porte, balaie méticuleusement avec des gestes minuscules et réguliers un semblant de poussière qui n’existe pas.
Première injection de vaccin hier. En une demie-heure, c’était fait, avec une égale gentillesse et prévenance de la part de gens qui, pourtant, accueillent, contrôlent et piquent toute la journée et à la chaîne (certains d’entre eux doivent même être bénévoles ou retraités appelés en renfort) – et cette émotion (qu’on me traite de naïf, tant pis) qui me submerge en sortant d’avoir vu toutes ces personnes soucieuses que tout cela se passe le mieux possible, et de manière désintéressée car, j’imagine, conscientes peu ou prou de participer au bien commun – la même émotion qui me vient les jours d’élection après avoir mis mon bulletin dans l’urne. Sans doute est-ce d’être le témoin (et l’acteur, de loin) d’une expression concrète de ce sentiment, si rare et difficilement définissable, bien que pourtant clamé haut et fort sur nos frontons, de fraternité.
Le fado aussi a son printemps – chantée par Amália Rodrigues – pas franchement bourgeonnant, mais d’une si intense et revigorante noirceur qu’on se demande bien à quoi peut ressembler l’hiver qui le précède. L’un des premiers fados que j’ai écouté et appris par cœur – et depuis, pour toujours, resté épinglé à l’âme.
« L’observation a révélé que, pendant plusieurs des douze mois terriens que durent le printemps et l’été martiens, le nuage se forme chaque matin sur le flanc intérieur du volcan Arsia Mons avant le lever du soleil. » : rêver à ce que pourrait être la suite de cette phrase – parfait incipit de roman – lue dans Le Monde du jour.
On évoque souvent l’expressivité de la langue italienne, son inévitable cantabile, mais ce qui me marque davantage, après quelques années de pratique, c’est son élasticité qui conduit parfois l’ordonnancement de la phrase à ses limites extrêmes – là où le Français est contraint par un ordre syntaxique tout protocolaire à développer de longues périodes rhétoriques même dans les situations les plus banales, l’Italien peut – et ne s’en prive pas – bousculer sa phrase à loisir pour transmettre avec précision ce qu’il veut dire. Le cliché n’est pas loin, mais cette différence fondamentale n’est-elle pas liée à une attitude quasi opposée vis-à-vis de l’interlocuteur auquel on s’adresse ? d’un côté, la morgue cultivée de celui qui veut débattre et soumettre à son jugement, de l’autre, le désir sans réserve et presque enfantin de celui qui cherche par tous les moyens à « entrer en contact ».
Les escalators de la gare Saint-Lazare applaudissent à trois temps comme un auditoire de musique flamenco – injection dans les jambes engourdies par le train d’une substance hautement inflammable.
Vue de mer, la Côte d’Albâtre présente la vision édentée et polie par les siècles d’une mâchoire inférieure surgie des eaux, fendue ici et là par de minces valleuses et trois ports – Le Tréport, Dieppe, Fécamp – dont l’existence précaire semble toujours menacée par la fermeture soudaine de la grande bouche rigolarde d’un squelette invisible. De quoi offrir une escale effrayante pour Ulysse nordique. Heureusement, les larges rubans d’herbe grasse déroulés sur les hauteurs des falaises viennent adoucir cette première impression pour s’épanouir dans une campagne bocagère où le paisible ordonnancement de toute chose – hommes, bêtes, églises, granges – donne au paysage un aspect doux et bonasse. Et c’est sans compter cette blondeur nourricière qui est de mise partout quand le soleil paraît, transformant cette muraille rocheuse en une énorme invention fromagère que nappe un ciel crémeux.
Depuis deux semaines, mes nuits sont aussi confinées que mes jours. Mes rêves – et ils sont nombreux – ne dépassent pas le cadre du foyer, de ce qui s’y joue, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Impossible d’aller, même par le biais des songes, au-delà des limites de cette vie étroite, resserrée autour des gestes essentiels. On en vient à chercher en vain dans le ciel des nuages aux formes d’animaux. Ma tête est pleine comme une malle de voyage, dont le double-fond donnant accès à l’imaginaire ne s’ouvre plus. Ça fait une drôle d’impression d’être ainsi prisonnier du réel, alors qu’on pensait n’être que prisonnier de notre demeure.
Parfois, dans le regard de celui qui découvre ce que j’écris ou ce que je dessine, j’aperçois une petite flamme de curiosité et d’envie aussitôt balayée par des grands vents de certitude : “ceci n’est pas bien sérieux” a-t-on l’air de penser. Au fond, pour ces personnes-là, je ne suis bon qu’à offrir une sorte de divertissement – il faut bien se divertir dans l’attente de vivre. Tout dialogue est corrompu par cette méprise : comment faire comprendre, sans risquer d’aggraver mon cas, qu’il ne s’agit en aucun cas d’un passe-temps un peu sophistiqué : “décidemment, il se prend trop au sérieux.” Dans cette attitude, il y a quelque chose d’assez comparable à la morgue des nobles d’Ancien Régime qui aimaient à s’entourer de comédiens, mais les privaient, jusqu’au tombeau, du moindre sacrement.
En découvrant Bergame, on s’interroge sur ce qui a bien pu inspirer à Debussy son élégante et vaporeuse suite, tant la ville haute (murs hauts, fenêtres grillagés, marbre noir et blanc), d’une beauté sévère et toute médiévale, étouffe sous l’opulence d’un catholicisme effrayé. Et ce n’est pas seulement pour l’avoir visitée aux heures les plus chaudes que l’on y a cherché en vain un peu d’air. Le compositeur Donizetti y est né et mort : dans l’entre-deux, il a plongé certains de ses personnages dans la folie, avant d’y plonger lui-même – et il y a sans doute quelque chose du tempérament bergamasque chez sa Lucia di Lammermoor dont le chant acrobatique est, du début à la fin, celui d’une échappée d’asile cherchant l’équilibre pieds nus sur un muret hérissé de bris de verre avec le désir forcené de retrouver – sans aucun espoir – la liberté.
Brescia offre au visiteur un abrégé un peu massif d’architecture italienne, pas toujours du meilleur goût. Pour en rejoindre le centre, il faut traverser une sorte de no man’s land industriel hérissé de gratte-ciel assez laids qui donnerait à n’importe qui de non informé l’envie de rebrousser chemin. Et on arrive enfin sur la Piazza della Vittoria, voulue par Mussolini, glaçante illustration du goût fasciste pour les mises-en-scène grandiloquentes et sinistres – le « Lonely Planet », délaissant pour un instant son enthousiasme forcené, décrit le vaste bâtiment de la poste qui flanque l’une des extrémités de la place comme un « ministère de la terreur ». Heureusement, il n’y a que quelques pas à faire pour retrouver l’Italie que l’on aime : deux places où Brescia semble avoir jalousement rassemblé toutes ses beautés. Sur la Piazza Paolo VI, on trouve deux duomo pour le prix d’un – la messe commence dans l’un quand elle se termine dans l’autre (mais quelle idée, vraiment, de vouloir visiter des églises un dimanche en fin de matinée ?). Le Duomo Vecchio impressionne : tout rond, nu, à moitié enterré, on dirait, à l’intérieur, la marmite dans laquelle bouillonnent les malheureux pêcheurs avant d’être envoyés aux enfers. Ce jour-là, comme chaque semaine à 11h, c’est messe en latin et chants grégoriens. Arrivés à 11h moins le quart, nous sommes autorisés à une visite express, presque aussitôt interrompue par le déclenchement d’une alarme affreusement stridente qui doit sans doute signaler aux fidèles l’intrusion, parmi eux, de mécréants. Il faut s’échapper. Notre déambulation est une remontée dans le temps et c’est presque par hasard – les hasards, en Italie, produisent souvent des découvertes merveilleuses – que nous tombons sur des ruines romaines : quelques colonnes fièrement dressées en haut d’un escalier monumental et, dissimulées sous terre, dans une petite salle à l’abri de la lumière, des fresques dont les teintes finement assorties rappellent combien l’Italie est le pays des couleurs.
Hier soir, alors que Notre-Dame brûlait, Irène a été prise d’une violente otite. Sa mère et moi, nous nous sommes levés à tour de rôle pour lui donner des médicaments, la bercer et, comme elle ne réussissait pas à s’endormir, nous avons fini par l’installer dans notre lit. Tandis que je tenais son petit corps serré contre moi, je songeais que l’incendie de Notre-Dame, malgré le désastre architectural qui s’annonçait, offrait un bien beau brasier de Pâques. Je songeais aussi à la peine que j’avais pu faire à Irène quand j’avais, au dîner, raillé un peu méchamment et injustement sa douleur. Là-bas, autour de la cathédrale, les pompiers étaient à leur affaire – d’ailleurs, ils ont sauvé l’essentiel, excepté la charpente, et tant pis pour la flèche de Viollet-le-Duc –, mais moi, je me sentais seul et démuni : il m’aurait été plus facile, je crois d’éteindre tous les incendies de la terre que de réussir à réconforter ma petite fille souffrante.
On reproche souvent au temps breton d’être changeant, comme on le reproche aussi aux individus avec qui on ne sait jamais sur quel pied danser, quitte à conclure au sale caractère alors qu’ils ont leurs jours « sans », mais aussi de merveilleux jours « avec ». C’est que l’on espère trop en la persistance des choses dans la durée pour ne pas faire mine de croire que celles auxquelles on s’accroche pour vivre ne sont que sable. Or, en toutes saisons, la Bretagne ne promet rien : elle donne, souvent à foison, et c’est à prendre – ou à laisser –, mais dans l’instant. Espérer, avant d’en jouir, de tout climat plaisant le bégaiement infini et on loupe le coche, à coup sûr. Honnêtement, n’est-ce pas trop demander à la météo de « tenir » quand tout dans l’existence n’est que tremblements, sursauts et virements de bord ? La seule constance des choses est dans leur instabilité même, leur beauté dans leur instantanéité : voilà le semblant de morale que l’on peut se forger à la fréquentation du temps breton et que, personnellement, je conserve en provision pour les futurs gris. A ceux qui y seraient réfractaires, ne reste plus, en cas de tempête, qu’à faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Quand la découverte silencieuse d’un texte provoque en moi des déflagrations magnifiques, sa lecture à haute voix par l’auteur souvent me déçoit. C’est un art que de savoir lire pour les autres et je trouve que peu d’écrivains s’en sortent bien : la nécessité d’écrire provient justement de l’impossibilité de dire, de la volonté d’échapper à l’inexactitude et à l’improvisation de la parole. Mais, je ne sais pour quelle raison, on tient absolument à ne pas vouloir dynamiter cette passerelle vermoulue qui joindrait « l’écrire » au « dire », sur laquelle, personnellement, je ne m’engage pas – une fois, on m’a proposé de lire l’un de mes textes en public et j’ai passé mon tour ; une comédienne, présente pour l’occasion, a fait cela beaucoup mieux que je n’aurais pu le faire et m’a offert là un cadeau merveilleux –, passerelle que l’on pousse systématiquement les écrivains à traverser : les voilà projetés au milieu de la foule à devoir lutter contre la rumeur ambiante pour faire entendre leur « voix ». Je jurerais que beaucoup d’entre eux y vont à reculons – « Mais puisque vous l’avez mâché et remâché, ce texte, pourquoi ne pas nous le cracher à présent ? » L’exercice du gueuloir n’est pas une italienne de théâtre rendue publique. Si derrière les fourneaux, on goûte pour vérifier cuisson et assaisonnement, une fois le plat envoyé en salle, il n’est plus question d’y retoucher : qui comprendrait que soudain le chef se ravise et vienne fourailler dans l’assiette du client pour vérifier sa recette ? Je crois que tout auteur se prêtant, même de bonne grâce, au jeu de la lecture ne peut s’empêcher de soumettre, séance tenante, son texte à la question, ce qui n’est jamais lui faire honneur. Inconsciemment, il cherche, en le lisant, – ambition immédiatement déçue – à ne pas faire craqueler le vernis de silence dont il l’a, jusqu’à alors, recouvert. Dans cette tentative de communication forcenée, il est rarement à son affaire et ne s’échappe jamais qu’à contrecœur de cette communauté de sourds-muets à la tête penchée dont il est l’un membres les plus irréductibles. Autant laisser d’autres que lui « dire » à sa place : ils sauront le faire, eux, littéralement, avec un regard neuf. Surtout, ils n’éprouveront, eux, aucune gêne à faire sonner ses mots et à leur donner l’autonomie nécessaire pour être véritablement lus et entendus.
Cézanne vu par Mika Biermann, ça donne un vieux bourru, plus apte à discuter avec des chimères qu’avec les gens de son entourage. Un type qui peint parce qu’il n’est bon qu’à ça et que le reste emmerde. Mais un brave type tout de même, prêt à défendre une femme en détresse. Ce livre, c’est la peinture en couleurs vives de la vie dans ce qu’elle a de plus trivial, grotesque, parfois sordide et qui est la même pour tous, y compris les grands peintres.
Je viens de passer deux jours à Marseille : comment écrire à propos d’une ville qui s’entête à vouloir vivre sans apprêts – pourvu que l’on vive ! -, sans verser de la carte postale aux couleurs vives. Et passer par les points de vue obligés : tout de même, ceux sur le port font leur petit effet. Et pourtant Marseille mérite bien quelques mots d’éloge : je les ai trouvés chez Blaise Cendrars et je les fais miens, ce qui me soustrait à la fois au désir et à la nécessité d’en dire davantage : « Marseille est une ville selon mon cœur. C’est aujourd’hui la seule des capitales antiques qui ne nous écrase pas avec les monuments de son passé. Son destin prodigieux de vous saute pas aux yeux, pas plus que ne vous éblouissent sa fortune et sa richesse ou que ne nous stupéfie par son aspect ultra-ultra (comme tant d’autres ports up to date) le modernisme du premier port de France, le plus spécialisé de la Méditerranée et l’un des plus importants du globe. Ce n’est pas une ville d’architecture, de religion, de belles-lettres, d’académie ou de beaux-arts. Ce n’est point le produit de l’histoire, de l’anthropogéographie, de l’économie politique ou de la politique, royale ou républicaine. Aujourd’hui elle paraît embourgeoisée et populacière. Elle a l’air bon enfant et rigolarde. Elle est sale et mal foutue. Mais c’est néanmoins une des villes les plus mystérieuses du monde et des plus difficiles à déchiffrer. » Marseille, un mystère ? je ne suis pas loin de le penser et il n’est pas impossible qu’un second séjour dans la ville pour tenter de le percer risquerait de rendre laid et décevant ce qui m’a charmé au premier abord. Il faut prendre Marseille telle qu’elle est et c’est ainsi qu’elle semble vouloir s’offrir à quiconque, sans confidences, ni contreparties.
Nous nous retrouvions, comme chaque année, avec d’anciens amis de khâgne pour un dîner auquel nous conviait l’une de nos anciennes professeures qui veillait à garder avec les élèves qu’elle appréciait un lien amical et quelque peu tutélaire. En couple depuis quelques mois seulement, nous naviguions, S. et moi, dans ces débuts balbutiants de la relation amoureuse où chacun fait la découverte de la vie de l’autre et des individus qui la peuplent. J’avais prévenu S. qu’elle ne serait pas forcément très à l’aise au sein de cette petite coterie, trop occupée à échanger des bons mots et des jugements à l’emporte-pièce sur la littérature pour prendre la peine d’accueillir tout étranger à son monde. J’insistais tout de même pour qu’elle vienne car je voulais qu’elle rencontre celles et ceux avec qui j’avais passé trois années importantes de ma vie. Je dois préciser qu’ayant arrêté les études très tôt pour travailler, S. ne possédait absolument pas les codes de cette petite noblesse des lettres fin de race que mes camarades et moi maîtrisions parfaitement. La soirée commença agréablement ; peu-à-peu, S. se détendait et, quittant une réserve qui ne lui était pas naturelle, retrouva vite sa bonne humeur et son sens de la répartie. Elle nous écoutait avec curiosité – la curiosité est l’une de ses plus grandes qualités –, essayant de comprendre de qui et de quoi nous parlions. Puis, il fut question du livre de Pierre Michon, La Grande Beune. J’en parlais, comme toujours lorsque j’en ai l’occasion, avec beaucoup d’enthousiasme. S. sauta sur l’occasion pour enfin pouvoir se joindre à la conversation : sur mes conseils, elle avait lu ce livre et l’avait adoré. « Parce que c’est le plus petit de votre bibliothèque ? » lui rétorqua immédiatement, avec une ironie cinglante et le sourire aux lèvres, notre pourtant si fraternelle professeure. Dans le flot de la discussion, je ne suis pas sûr que tous les convives aient saisi la méchanceté de ce mot d’esprit, mais j’en fus particulièrement peiné, peut-être plus que S. elle-même. Inutile de dire que cette soirée d’anciens fut la dernière à laquelle nous participâmes. Je tirais, de cette rupture amère avec mon passé, un double enseignement : une réticence systématique à prendre toute bienveillance ostentatoire pour argent comptant et une détestation absolue de « l’entre soi ».
Hier, en fin d’après-midi, nous avons emmené Irène au parc. Elle y a tout de suite trouvé des compagnons de jeu – avec cette aisance qui n’appartient qu’aux enfants de créer des amitiés qui se font, défont en un clin d’œil pour le seul bonheur du divertissement – : une Mélisande gracieuse et riante, assortie d’un cadet drôlement coiffé d’un chapeau de feutre lui donnant l’air attendrissant d’un tout petit gangster. Ils ont joué au chat, se sont lancés des brassées de feuilles mortes (déjà) et ont tiré pleinement profit, pour le scénario d’aventures qu’ils ont échafaudé en quelques minutes à peine, des toboggans, murs d’escalades et maisonnettes de la structure en bois et en métal disposée en plein milieu du parc et qui constitue son principal intérêt. Dans les hauteurs, perchées sur le parcours suspendu, deux adolescentes tenaient joliment conciliabules en même temps qu’elles s’essayaient, avec indolence, à quelques mouvements de gymnastique. Tout ce petit monde s’ébrouait tranquille tandis que nous, les parents, assis sur le banc que nous avions choisi comme poste d’observation – l’observation étant au parc, pour les parents, le seul dérivatif à l’ennui –, nous nous occupions à ne penser à rien, sinon au dîner du soir, à la fin des vacances et aussi, en ce qui me concerne, à écrire ces quelques lignes au sujet de cette minuscule éternité chaude et caressante comme le soleil déclinant qui avait définitivement rangé ses griffes. Je me disais que, cet instant-là, il faudrait peut-être que j’en fasse mention quelque part, en forme de note pour moi-même, en provision pour la disette, afin de me rappeler, un jour de peine, combien cette vie peut être douce. Voilà qui est fait.
Pendant une dizaine d’année (de dix à vingt ans, disons), j’ai noirci des pages de papier à musique avec la volonté affichée de devenir compositeur, laissant à la postérité une vingtaine d’œuvres aussi prétentieuses que très inachevées, à l’exception d’un petit quatuor pour flûte et trio à cordes que des amis, particulièrement indulgents, avaient même accepté de jouer et dont je suis encore très fier (moins pour ses qualités musicales somme toute assez médiocres que pour le simple fait d’avoir mené une telle entreprise jusqu’au bout). Puis ce désir s’est éteint brusquement sans que je puisse déterminer clairement la cause de cette désaffection : sans doute parce que je n’arrivais pas à trouver dans la création musicale un chemin personnel ; plus certainement parce que je n’avais pas le moindre talent dans ce domaine ; surtout parce que la passion pour la littérature, plus ancienne encore que celle pour la musique et plus vivace, avait fini par reprendre le dessus. Me restait toutefois un seul regret : ne pas avoir réussi à développer un thème – sorte de petite fanfare pétaradante – que j’avais trouvé en bidouillant au piano et que je trouvais très original. Or, il y a un mois, j’ai réentendu par hasard une œuvre de Magnus Lindberg, Feria, dont j’avais assisté à la création française au Théâtre des Champs-Elysées en 1997 et qui m’avait, à l’époque, fortement impressionné, sans pour autant que j’aie conservé un souvenir précis de la musique elle-même : dès les premières notes, j’ai reconnu le thème dont je croyais jusque-là être l’auteur. Je n’avais donc rien inventé ; pire, j’avais inconsciemment pillé l’œuvre d’un autre. Voilà de quoi définitivement remiser au placard mes prétentions de compositeur et tirer une règle au sujet de mes prétendues ambitions littéraires : ne jamais faire passer, même de bonne foi, pour sa propre chasse ce qu’on est allé éhontément braconner sur les terres d’autrui.
Après un rêve des plus baroques cette nuit (dans lequel il était question de participer à une représentation d’opéra, déguisé en ours avec une mitre sur la tête), éprouver quelques réticences à vouloir affronter la banalité du jour.
Dans le calendrier des saisons, avril est un mois brouillon et tourniquet (comme octobre son frère ennemi) : laissant proliférer sur un hiver qui n’en finit pas d’agoniser un printemps volontiers gouailleur, il fait exploser, pêle-mêle, l’averse et le bourgeon. C’est le règne de l’instable – au premier rayon du soleil, la nature fanfaronne, sort les flonflons, mais une seule averse et la fête est gâchée – si bien qu’on ne sait plus à quel saint se vouer : ôter les pelures de laine ou dégainer le parapluie ? Autant vouloir prédire les sautes d’humeur d’un esprit soupe au lait. L’oiseau, lui, n’est pas trompeur, qui nous prédit, infailliblement, les beaux jours pour bientôt : dans l’attente, on patiente dans ce vestibule plein de courants d’air, d’herbes mouillées et de couleurs mêlées, oscillant et sans s’y appesantir, à l’instar du temps, entre rires et larmes.
« Si on pouvait trier encore de cette maigre flûte que l’on est, un air, un dernier air, avant d’aller rejoindre les pauvres vieux os qui n’ont plus de visage et de nom que dans votre cœur ». A la lecture de ces mots de Philippe Jaccottet dans Carnet de verdure, j’en viens étrangement à penser qu’il est dommage qu’aucun entrepreneur un peu audacieux spécialisé dans le funéraire n’ait eu encore l’idée de proposer aux familles en deuil de prélever sur le corps de leurs proches fraîchement défunts peau et os pour en faire tambours et flûtes : belle manière, par la musique, de raviver le souvenir des disparus.
Heureusement qu’il y a une image sur la boîte de l’objet en situation, sinon, même en cherchant un peu, le dit objet en main, il n’est pas certain que l’on trouverait du premier coup à quoi il sert. Pourtant, on ne manque pas d’imagination, mais quand il s’agit d’explorer les champs de l’inutile et du superflu, l’esprit se sent toujours un peu à l’étroit. Alors, on garde la boîte pour ne pas oublier la fonction de l’objet et on garde l’objet – bien qu’il ne nous serve définitivement à rien – parce qu’il répond aux questions existentielles que l’on se pose de temps à autre sur la difficulté de faire des tranches et, qui plus est, des tranches égales les unes aux autres – celui qui n’a jamais réussi à couper finement un œuf sans rompre le blanc et émietter le jaune me comprendra – et parce qu’il est le témoignage d’une certaine esthétique du dressage des plats de crudités, il y a un demi-siècle, exigeant de tailler les radis en fleurs et d’aligner au centre des assiettes des bosquets de persil. Goût pas si lointain et pourtant définitivement enterré – quoi qu’on en dise, tout n’est pas un éternel recommencement. De quoi faire de ce tranche-œuf au fond du tiroir de la cuisine une pièce aussi précieuse qu’une amphore romaine extraite des fonds marins.
A chacun de mes passages, je décolle soigneusement du mur de la cage d’escalier des petits morceaux de peinture durcie : j’isole des continents, crée des mers intérieures, ouvre des détroits, creuse des isthmes. Je participe ainsi à l’inexorable montée des eaux, sans toutefois oublier de conserver ici ou là, éparses, quelques îles pour abriter les derniers survivants de ce monde qui glisse, inexorablement, vers sa fin.
On n’a jamais fait mieux que le papier pour suivre du doigt les routes blanches, rouges, jaunes, blanches et rouges, rouges et jaunes, évaluer les distances par l’écartement reproduit, selon échelle fournie, du pouce et de l’index, froisser à loisir les grandes étendues inutiles à la traverse et circonscrire à angles droits l’ensemble des itinéraires possibles, en somme, se prendre au jeu de la bourlingue à plat et sans effort : mais pourquoi – diable ! – finir, immanquablement, par rechercher son point de chute dans un pli de la carte ?
Chaque soir, il y a toujours ce fantasme de monter dans un autre train que le train quotidien pour prendre la tangence ; il y a toujours cette tentation de fuite – même pour Louviers ou Evreux – alors que l’on sait bien que l’on finirait par revenir ; il y a toujours ce petit frisson quotidien, cet érotisme des gares, à vouloir tromper pour un instant sa vie avec celle d’un autre.
Quand, à la relecture, tout ce qui semblait solidement bâti s’écroule, savoir ajourner l’envie de faire avec le texte en cours des cocottes en papier.
Si je le pouvais, je résumerais mon existence ainsi : un verre ciselé rempli d’un peu de vin, quelques fruits dans une coupe, des fleurs dans un vase, un livre ouvert en son milieu, un jeu de trictrac et, posé au travers de la table, une flûte à bec pour donner à l’ensemble du tableau sa ligne de fuite.
Gratte-papier, scribouillard, scribouilleur, écrivaillon, plumitif, scribe, rédacteur, secrétaire : on trouvera toujours là-dedans de quoi habiller d’un costume de clown ses prétentions littéraires. Mais c’est qu’en secret on rêve de noblesse et de décoration : seulement, qu’est-ce qui nous donne le droit de revêtir la mirifique parure de l’« écrivain » ? Le mot est effrayant : il fait entrevoir des hauteurs inatteignables, provoquerait presque des vertiges. Et il faut bien dire qu’accolé à notre modeste et laborieux travail d’atelier, il devient ridicule. Heureusement, la langue arabe a, depuis longtemps, réglé la question du titre de noblesse en bâtissant à partir des trois consonnes K, T et B — qui, jointes dans cet ordre, forment la racine commune aux mots ayant trait à l’écriture ― le participe actif « kâtib ». Est « kâtib » celui qui écrit. Ce mot me plaît davantage car il souligne l’effort, sans se soucier d’un quelconque statut. Ecrire : rien de plus qu’un geste infiniment répété. Un artisanat, en somme.
Au sortir d’une lecture qui nous a éblouis, il y a toujours la tentation de vouloir en prolonger le cours par d’autres lectures du même auteur : c’est qu’on croit avoir trouvé là un filon à exploiter jusqu’à épuisement. Or, un tel miracle n’est pas si fréquent. On peut accuser les auteurs d’inconstance, mais il serait plus juste de nous en prendre qu’à nous même : ce livre lu quelques semaines plus tôt ne nous aurait sans doute pas donné semblable plaisir et tout auteur livre du même auteur entamé ensuite nous paraîtra fade, un peu en-deçà, en un mot : moins bien. C’est qu’il ne nous sera pas « tombé » dessus comme le premier telle une pomme sur la tête du marcheur distrait. Il faut s’y faire : la grâce vient quand elle veut – question d’exacte conjonction de l’humeur, du temps et de l’œuvre.
Il ne suffit pas de vouloir mettre ses tripes sur la table, mais de savoir les préparer aux petits oignons et les servir, pour qui en veut, assaisonnés à la sauce aigre-douce.
Donner à toute tentative de structure l’illusion de la légèreté et de la transparence.
C’est à la remontée de la cave inhospitalière où l’on a passé quelques instants à peine, mais désagréables, dans cette lumière crue, contenue avec peine par l’encadrement de la porte et qui se répand de marche en marche, éclaboussant au passage le bas des jambes, qu’éclate — bouffée délirante de la durée d’un souffle — la joie étourdissante et un peu absurde de qui, descendu en lui-même, revient progressivement à la vie.
Quand il faudrait être furieusement actuel et résolument universel, je rêve d’écrire un texte hiéroglyphique à l’adresse d’un peuple disparu, quelque chose comme un traité sur le bon usage de la taille des arbres en forme de cône et des techniques manuelles de détournement des cours d’eau dans la résolution des guerres de bocage.
Une fente est apparue, puis une autre et encore une autre, craquelant le sol de toutes parts, si bien qu’il a fallu rapidement les signaler par des cercles de feu pour éviter que quelqu’un, trébuchant, tombât sur les voies et passât sous un train. Par son embrasement et sa déformation irrépressible, le quai a pris bientôt l’aspect d’une vaste zone éruptive dans laquelle n’ont pas tardé à s’immiscer et croître des herbes folles : cette manifestation de la nature reprenant l’ascendant sur le fer et le béton, plutôt que de contrarier les voyageurs pressés, semble les plonger dans une sorte de douce et béate euphorie.
Désormais : ce mot qui prolifère dans chacun de mes textes comme rat dans un grenier à grains, je vais le traquer dans les moindres recoins, je vais lui faire la peau et rendre gorge, l’éradiquer définitivement. Pour ne plus trouver en travers de ma route ses trois syllabes (dés / or / mais) qui sonnent comme les vers d’un poète symboliste pourrave, je suis prêt à tout.
Voilà ; j’ai trouvé un titre, le titre parfait, bien balancé, ni trop long, ni trop court et qui contient en lui tant de possibilités qu’il me paraît tout à fait inutile d’écrire un mot de plus.
Quoi de plus inquiétante, voire de franchement suspecte, que la gourmandise affichée de cet homme feuillettant un à un les 32 volumes de l’encyclopédie Britannica dans sa dernière édition papier de 2012 déposés devant ce container pour déchets recyclables.
Malgré le froid, tenir inutilement ses gants dans sa main, d’une pression veloutée des doigts : résurgence d’un geste suranné ou plaisir ambigu du comédien qui enlevant son masque le retourne face vers lui et l’observe.
L’air de rien, je suis tout de même doté de super-pouvoirs qui mériteraient que l’on me prenne davantage en considération lorsqu’il s’agira de sauver le monde comme celui de traverser sans encombres et un livre à la main l’un des carrefours le plus dangereux de Paris situé à proximité de la station Liège et composé de deux voies se dédoublant brièvement autour de la bouche de métro et de son kiosque à journaux avant de se rejoindre au milieu de l’intersection et offrant chaque jour son lot d’embouteillages, de frayeurs et d’occasions – le plus souvent heureusement avortées – d’accidents mortels.
Quitte à effectuer une marche arrière périlleuse sur une route de campagne et bien que dépourvu du moindre sens de la lumière et du cadrage et d’un appareil photo digne de ce nom, je suis bien décidé à ne plus laisser s’échapper les images qui viennent encore, vibrantes, se poser sur mes yeux comme si la vie, par ces gages illusoires, s’engageait à m’accorder quelques instants de plus.
C’est à l’instant exact de me mettre au lit et de fermer la lumière que les idées arrivent, les mots par phrases entières ; ce que j’ai tenté de saisir tout le jour durant s’offre enfin parfaitement ordonné, sans ratures, attendant seulement que je fasse relâche pour s’écrire le plus simplement du monde, si bien que je n’oublie jamais de m’équiper avant de m’endormir : carnet et stylo posés sur la table de nuit.
Gagner sa vie : il y a dans cette expression quelque chose d’indécent, comme s’il s’agissait de réussir — effort hasard ou grâce — à décrocher la queue du Mickey dans un manège lancé à toute vitesse alors que la vie nous traverse et nous embarque sans qu’il soit question de la mériter et sans qu’on ne puisse rien y faire, à part l’interrompre, essayer d’en infléchir le cours, de manière dérisoire vouloir la teinter de nos couleurs.
Plutôt que de tenter d’expliquer par des arguments fallacieux le pourquoi du comment de ma prédilection pour les formes brèves, je ferais volontiers mienne cette déclaration d’Alice Munro, suite à son Prix Nobel : « si j’ai commencé par écrire des nouvelles, c’est parce que ma vie ne me laissait pas assez de temps pour édifier des romans. »
Hier, sur les quais, j’ai croisé une femme dont on m’avait annoncé la mort voilà déjà deux ans. Je ne la connaissais pas très bien ; ce n’était pas une amie, à peine une connaissance, mais j’ai cru la reconnaître. Ce n’était évidemment pas elle et cette vision furtive a été désagréable autant pour elle que pour moi car, tandis que je la dévisageais assez longuement pour vérifier que c’était bien elle, elle m’a fixé à son tour de cet air impavide des gens que l’on croit disparus en plein milieu d’une forêt et qui réapparaisse en s’étonnant : « pourquoi vous être inquiétés ainsi ? je me suis simplement assoupi au pied d’un arbre et ai laissé filer les heures. »
Chaque matin, au saut du lit, je m’examine : j’essaye de prévoir où apparaîtront mes prochaines rides, quels seront les membres qui lâcheront les premiers ; je compte les cheveux qui me restent avec pour consolation que la vieillesse délivre enfin les laids de naissance de l’impossible exigence de beauté. En revanche, je n’arrive pas à choisir, surdité ou cécité, laquelle de ces infirmités me serait la moins insupportable. Je m’habitue à ne plus reconnaître mon corps, ni mon visage. Chaque matin, je me lève avec l’espérance de ne pas mourir sans avoir réussi une seule fois à me regarder en face.
Dans De la pluie, petit traité plein d’humour et d’esprit publié chez Monstrograph, Martin Page avance, preuves littéraires à l’appui, que « les histoires s’écrivent par temps de pluie » et que « seuls les peintres survivent au soleil ». Je ne peux que lui donner raison : cette année, l’été chaud et sec ne m’a pas laissé le loisir d’écrire une seule ligne.
Élever un enfant m’a appris à errer de fatigue en fatigue, bouchon de liège dans le courant, porté sans cesse ― alors que toutes les forces ont fui ― par une force mystérieuse qui me retient en équilibre instable sur la crête des choses et c’est ainsi, exactement, dans ce constant état d’épuisement, avec la sensation de ne plus m’appartenir, qu’étrangement j’écris le mieux.
Soucieuse du bien-être de ses employés et afin de remonter le moral des troupes, la direction de l’entreprise a décidé de faire poser aux fenêtres de chaque bureau des protections anti-suicide.
Un air doux entre par la fenêtre ouverte et aussi le rire des enfants, le chant des oiseaux ; le dehors s’invite sur la pointe des pieds ; les nuages glissent sur le ciel comme le temps sur l’horloge ; parfois le soleil s’éclipse du tableau. Dans la chambre, blotti contre la tiédeur poivrée des corps extirpés du sommeil, l’amour, une nouvelle fois, encore est en train de renaître.
Le Camp des autres de Thomas Vinau est un feu allumé au cœur de la nuit. Cette nuit, épaisse et inquiétante, pleine de bruits, de violences et de doutes, qui est notre nuit à tous. Il fait bon, dans le crépitement des mots y réchauffer nos grandes misères et nos gloires dérisoires. Fraternité, poésie et révolte y forment un brasier dont chaque page tournée ravive l’incandescence. On y découvre, en fouillant dans la cendre des fragilités humaines, des éclats – comme autant de trésors – de résistance et de liberté ; on y vole surtout de quoi reprendre des forces pour continuer la route, même dans l’obscurité.
Je n’ai pas d’autre ambition sur la scène littéraire que de retrouver l’incroyable succès acquis lorsque, l’année de mes sept ans, je fis lire à mes parents le manuscrit de mon premier roman, Mickey et le château mystérieux, imaginé chaque matin au saut du lit et tapé à deux doigts sur une bruyante Olivetti couleur gris de Payne.
Trop souvent, on pense à tort que faire un roman, c’est écrire long. Or, en la matière, il n’est pas tant question de souffle et d’ampleur que du réglage fin et précis d’une machinerie infernale prête à balader le lecteur à la manière des montagnes russes d’un Luna Park. Le trajet peut être bref, il n’en sera pas moins intense et le curieux monté à bord en aura pour son argent. Pour exemple, cette phrase trouvée chez Blaise Cendrars qui constitue à elle seule un roman parfait : A la citadelle, part le coup de canon de la méridienne auquel le soleil perpendiculaire a mis le feu par un jeu de lentilles.
« Tu es dans les bras de maman, rien ne peut t’arriver. » Pourquoi mentir aux enfants dès leur plus jeune âge sinon pour se consoler de notre impuissance ?
Hier, sur les quais, j’ai cru croiser une femme dont on m’avait annoncé la mort voilà déjà deux ans. Je ne la connaissais pas très bien ; ce n’était pas une amie, à peine une connaissance, mais je l’ai reconnue immédiatement. Cette vision furtive a été très désagréable car tandis que je la dévisageais assez longuement pour vérifier que c’était bien elle, elle m’a fixé à son tour de cet air impavide des gens que l’on croit disparus en plein milieu d’une forêt et qui réapparaisse en s’étonnant : « pourquoi vous être inquiétés ainsi ? je me suis simplement assoupi au pied d’un arbre et ai laissé filer les heures. »
Chaque soir, j’aime à te regarder dormir et constater que, pour toi, le sommeil n’est pas une chose compliquée. Tu t’endors toujours très vite et — c’est pour moi un phénomène presque magique — souvent en plein milieu d’une phrase : alors que, tournée vers moi, tu chuchotes encore à mon oreille, tes yeux se ferment et ton dernier mot s’efface dans un souffle léger. J’essaye de m’endormir avec l’espoir d’être réveillé au matin par cette phrase que tu auras reprise à l’endroit où tu l’as laissée. Mais, je rouvre les yeux systématiquement avant toi. Ce que tu ignores, bien sûr, c’est que je dors très peu et reste, de longues heures, éveillé avant de trouver le sommeil : pour faire le moins de bruit possible, je ne bouge pas et reste allongé sur le côté à t’observer car il y a quelque chose de fascinant à constater que rien ne semble troubler la beauté de ton sommeil. Chaque nuit, je te désire et t’envie.
Du terre-plein central, s’élèvent d’épaisses fumées blanches. Elles sortent d’un trou creusé dans le sol, mais impossible de s’approcher pour y voir de plus près : l’endroit est encadré de barrières de chantier. J’essaye de prendre une photo avec mon téléphone portable, mais ça ne donne rien : la fumée se détache à peine des arbres, puis du ciel bleu, semble s’y dissoudre et c’est tout. Il faudrait une caméra et du temps pour filmer en continu cette échappée de nuages : peut-être qu’en regardant attentivement les vidéos (car les phénomènes inexpliqués et inexplicables se dissimulent toujours dans les recoins du réel), on apercevrait quelque chose, mais quoi ? Et est-ce que je tiens vraiment à le savoir ? Alors que le hasard m’offre la possibilité d’emprunter un passage sans doute vers un autre monde inexploré, je n’ai pas le courage (inversement proportionnel à la curiosité dans ce genre de cas) de me laisser tenter. N’empêche, je m’éloigne satisfait : je viens de découvrir la porte des enfers.
Incorrigible faussaire, je ne manque jamais de transformer ma propre boue en or, faire croire, au point d’y croire moi-même, que mes propres infirmités sont le signe d’une plus grande présence au monde. Ainsi de mes deux yeux dont l’un dit merde à l’autre, je tiens à affirmer qu’ils me permettent d’embrasser deux horizons quand le commun des mortels n’en peut jouir que d’un seul.
Quand on m’appelle monsieur, j’ai toujours l’impression que l’on me décore d’un titre de noblesse indu car il faut bien avouer que, malgré les apparences, je suis quelque chose de tout à fait autre : de ces vieux monstres marins des premiers âges ayant précédé l’homme mais conservant, au sortir de leur sieste millénaire, dans l’éclat de ses yeux à demi-clos, la fragilité et l’ingénuité de l’enfance.
« Vissi d’arte, vissi d’amore » chante Tosca et quoi qu’on en pense ces quatre mots aussi suffiront à résumer, sans la moindre emphase, ce qu’aura été ma vie.
Apparemment, même jusqu’au sein du monde littéraire, les sentiments sont inconstants et volages : pour preuve, ce livre fraîchement édité et déjà échoué dans le bac d’une boutique d’ouvrages d’occasion portant cette dédicace d’un auteur à succès : « Je vous remercie pour votre fidélité. Voici le roman tant attendu. Je vous embrasse. » Le lecteur, cet ami, ce traître.
Qu’il me plaît ce mot jusqu’alors inconnu de biasse qu’accroche Benoît Vincent à l’épaule de son héros Farigoule Bastard et dans laquelle il glisse « un tas de feuillets épars » relié seulement par une langue qui invente coupe accroche et sans le vouloir séduit, comme autant de pierres déposées sur le chemin pour faire dévier le voyageur de sa route, sans lui rendre toutefois la marche « guère plus pénible que la tâche du jour ».
Dérober à d’autres langues, par regret que muni d’une seule langue l’entièreté du monde nous fasse souvent défaut, quelques mots choisis pour les fixer dans la nôtre par exemple le mot madrugada, rejeton doublement ibérique qui dit bien autre chose de l’aube et de l’aurore, pour exprimer cet émerveillement chaque fois intact que représente la dissolution subtile d’une nuit sombre et finissante dans un jour pâle qui s’éveille.
A toutes les personnes qui me demandent avec insistance s’il y a du vécu dans ce que j’écris, je réponds désormais par un récit sanglant, plein de zombies, de bébés suceurs de sang, de monstres anthropophages et de vierges sacrifiées, ce qui permet de clore assez vite le sujet.
J’enrage de ce que chez moi le désir de lire l’emporte bien trop souvent sur la volonté d’écrire ; mais, après tout, il s’agit du même effort et, dans ces deux actes, seul l’outil diffère : le regard acéré pour l’un, pour l’autre la main munie d’encre.
Ne céder à l’empire des images que pour y trouver de quoi mieux aiguiser ses mots.
C’est affaire trop sérieuse de lire pour envisager seulement de bouquiner, loisir futile et paresseux réservé aux heures creuses ; sans compter que le mot est vilain : n’écrit-on pas qu’il bouquine du lapin sur la lapine.
L’écriture ne connaît pas de fin : un jour le texte tombe comme de l’arbre le fruit mûr dans l’attente que les oiseaux le picorent avant qu’il ne pourrisse.
Certains jours, la vie est d’une telle intensité que nous devrions rendre grâce de pouvoir persister jusqu’au lendemain.
La littérature est chienne quand elle s’acharne à mettre en scène idiots et quasi-monstres, les affublant d’un bec-de-lièvre comme si c’était le signe incontestable de l’animalité primitive de l’homme – cela même chez Flaubert et Zola ou d’autres encore après eux. Si seulement les seigneurs les justes les amants les héros pouvaient être ainsi affublés d’une infirmité pareille, la portant fièrement comme le signe apposé par Dieu pour attester que la perfection n’est pas de ce monde ! c’est tout ce que je trouve à dire pour ne pas enrager et maudire Dieu et la littérature.
Ville grise est sans mystère, Alessandria déçoit – faute à son nom qui fait pointer en plein milieu de l’industrieux Piémont la promesse du sein de Cléopâtre et d’un phare englouti.
J’ai quitté la maison, fermé les volets, éteint les lumières : il n’y a plus rien dedans, plus de meubles, plus de poussière – mes souvenir, c’est tout ce qui reste et déjà si peu, s’effaçant. J’ai essayé de saisir une dernière fois les images – la terrasse le bassin le tamaris, au loin un train qui passe, dans l’allée les rosiers font la gueule –, j’ai bien fermé à clefs, ce qui à y repenser est un peu ridicule car il n’y a rien à voler dans une maison vide, puis je suis allé au cimetière rendre visite à mes morts qui ne savent pas combien ils sont chanceux de ne plus avoir à quitter de maison.
Plus mon écriture se délie, devient fluide, s’accroche au papier en lignes noueuses, plus j’ai le sentiment, littéralement, de perdre ma langue – tous les mots asséchés au fond de ma gorge –, je ne sais plus comment dire ailleurs que dans le silence de la feuille, je bafouille, deviens verbeux, regrette que, pour l’usage de la voix, il n’y ait pas d’essai possible : plus j’écris, plus je deviens muet.